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Articoli
dal
giornale ENVOLÉE n°4, Janvier 2002
MORTELLEMENT
LIBERABLE
« Dans la classification des espèces, je pense avoir été
inséré dans la catégorie dinosaures et tortues. Je
pense que, plutôt qu’un comité de libération,
c’est le WWF qui devrait s’intéresser à moi
: section espèces en voie de disparition… », ironisait
Horst Fantazzini quelques mois avant sa semi-libération en mai
2001, après avoir passé 32 ans dans les geôles italiennes.
Le 19 décembre dernier il est interpellé
avec un ami aux abords d’une banque à Bologne, avec l’accusation
de tentative d’attaque à main armée alors qu’ils
étaient à bicyclette et prétendument en possession
de cutters, de gants en latex et d’une paire de collants…
Ils sont tous deux incarcérés à la prison Dozza de
Bologne. Dans la soirée du 24 décembre Horst Fantazzini
y meurt d’une rupture d’anévrisme à 62 ans.
L’autopsie pratiquée en présence d’un médecin
mandaté par ses deux fils et le témoignage de quelques prisonniers
ont chassé les rumeurs de mauvais traitements : sa mort s’avère
être naturelle. Mais il ne fait naturellement aucun doute que Horst
Fantazzini a été assassiné par le système
carcéral.
Fils et petit-fils de militants anarchistes qui avaient versé dans
la lutte contre le fascisme, c’est en toute logique qu’à
la sortie de la guerre, après avoir trimé dès l’âge
de 16 ans dans une usine de motos, Horst se décide à mettre
en pratique la réappropriation directe. Comme il « est évident
que les banques sont l’expression du pouvoir capitaliste »,
c’est à elles qu’il va s’attaquer. « Je
me définis comme anarchiste individualiste, un rebelle conscient
qui a souvent agit inconsciemment. »
Il braque un bureau de poste en 1960, seul et avec un pistolet en plastique,
sans aucun problème. Malheureusement, il se fait arrêter
sur un simple contrôle routier alors qu’il circulait à
bord d’une voiture volée et ce, avec l’argent de son
premier braquage en poche. Il a 21 ans et il est condamné à
cinq ans de prison.
À sa sortie, sûr de ses choix, il se spécialise définitivement
dans le hold-up en solitaire, toujours avec calme et sans violence. «
Je ne hurlais pas. Je m’adressais aux employés fermement
mais avec gentillesse et souvent en plaisantant pour dédramatiser.
S’il y avait du monde j’attendais patiemment mon tour (…)
jusqu’à ce que la salle se vide. Alors je m’approchais
du guichet (…) et sortais mon pistolet. Tranquillement je disais
: “Reste calme, donne-moi l’argent et il ne t’arrivera
rien.” Souvent, les autres employés ne se rendaient même
pas compte qu’un braquage était en cours. » À
une caissière qui s’était évanouie pendant
un hold-up, Fantazzini fait parvenir un bouquet de roses dès le
lendemain. C’est à partir de là et à cause
de sa manière d’opérer qu’on lui donne le surnom
de braqueur gentilhomme dans les chroniques judiciaires.
Les années passent et les vols à main armée d’un
pistolet en plastique se succèdent. Horst va exercer son talent
jusqu’en Allemagne et en France où sa carrière est
mise en pause en juillet 1968 après qu’un gendarme lui eut
fait un croche-pied à la sortie d’une banque de Saint-Tropez.
Après 4 années passées dans une prison française,
il est extradé vers l’Italie où les juges bolognais
l’attendent : ils l’assomment d’un jugement cumulé
de 11 ans au lieu de confondre les peines. Horst réussit à
s’évader (nous n’avons malheureusement aucun détail
sur cet épisode) et commet plusieurs braquages dans sa cavale avant
d’être capturé et incarcéré à
la prison de Fossano.
Fantazzini y prépare tout de suite son évasion en se procurant
un Mauser, qui pour la première fois, n’est pas en plastique.
Le 23 juillet 1973, seul et sous la menace de son arme, il tente de se
faire ouvrir la porte d’entrée de la prison. Mais sous les
refus, il fait feu à deux reprises, blessant grièvement
le portier et un gradé. L’alarme est déclenchée.
Horst se retranche dans les bureaux administratifs en ayant pris deux
matons en otage. Après une journée de tractations il est
conclu qu’on doit lui remettre une Alfa Roméo Giulia 2000
et une forte somme d’argent en échange de la vie des deux
gardiens. À peine a-t-il franchi la porte, en se servant des deux
sbires comme bouclier, qu’un berger allemand lui saute à
la gorge et des tirs fusent de toute part. L’ordre a été
donné de l’abattre. Le chien est tué sur le coup.
Fantazzini est criblé de balles et laissé pour mort. Pourtant
il survit à ses blessures après un long séjour à
l’hôpital et il trimbalera des balles logées dans le
thorax pendant des années. Cela motivera même une de ses
nombreuses tentatives d’évasion : aller se faire soigner,
car bien sûr on lui refusait ce droit en détention…
Il écope de 22 ans de prison en plus des peines précédentes
et se retrouve classé parmi les détenus dangereux. Commence
pour lui un long calvaire dans les prisons spéciales d’Italie,
nouvellement créées à l’instar des autres pays
d’Europe pour mater les mouvements politiques et la grande criminalité.
« Il y en avait une dizaine : Cuneo, Novara, Fossombrone, Trani,
Termini Imerese, Favignana, Pianosa, l’Asinara, Nuoro, et Voghera
pour les femmes. Et puis il y avait des quartiers spéciaux dans
quasiment toutes les autres prisons. Pendant une dizaine d’années,
nous, les détenus différenciés, nous n’avons
plus eu de rapports avec les autres détenus. (…). Je pense
que nous avons été utilisés comme des cobayes dont
ils étudiaient les comportements et les réactions suivant
le niveau du traitement. »
Pourtant l’état italien a bien du mal à contenir les
monstres sociaux enfermés dans ces prisons-bunkers qui n’ont
de cesse de déclencher des mouvements de contestation auxquels
Fantazzini participe activement. « Un traitement dur cimente le
groupe et dilate la solidarité. Nous étions tous unis contre
EUX et nous inventions des moyens de communication incroyables pour rompre
l’isolement physique. (…) Il faudrait faire un livre pour
décrire les astuces que nous avions inventées pour surpasser
l’isolement que l’on nous infligeait. » Des comités
de prisonniers se forment « pour préparer les luttes et d’éventuelles
évasions » et la situation éclate à la fin
des années 70. Horst est alors enfermé à l’île-prison
de l’Asinara en Sardaigne. « La première lutte, qui
a consisté à détruire les interphones dans les parloirs
et à refuser de remonter en cellule, s’est conclue par le
massacre d’une soixantaine d’entre nous. J’ai fini dans
le coma et j’ai été emmené en hélicoptère
à l’hôpital. Mon hospitalisation a été
tenue secrète et après deux jours on m’a ramené
à l’Asinara. Ma compagne de l’époque a réussi
à le savoir et à divulguer l’information, qui a été
relayée par beaucoup de médias. (…) Une enquête
fut ouverte et la direction de la prison a rencontré quelques difficultés.
Une semaine plus tard nous avons détruit les deux quartiers spéciaux
sans que les matons osent intervenir. Ces quartiers rendus inhabitables,
nous avons été logés dans les bâtiments normaux
en attendant notre transfert. »
Fantazzini est d’abord transféré à Palmi, où
il participe à des affrontements contre la police, venue mater
un mouvement de contestation, puis à Nuoro en Sardaigne. Il y est
enfermé dans l’aile de haute sécurité de Badu’e
Carros avec des membres des Brigades rouges. Bien qu’il lutte en
leur compagnie, il s’opposera aux dérives sectaires et autoritaires
de certains d’entre eux au sein des comités de prisonniers.
Le 27 octobre 1980, une mutinerie éclate pour l’arrêt
du régime d’isolement et pour que les prisonniers politiques
soient séparés des mafiosi. Les quartiers spéciaux
sont saccagés, plusieurs matons sont blessés et deux détenus
sont tués. « Mais de toute façon nous en étions
déjà à l’épilogue : l’affaiblissement
de l’agitation sociale à l’extérieur s’est
répercuté à l’intérieur des prisons.
Commence alors la saison des repentirs et des dissociations en masse.
Les intellectuels qui avaient fini de jouer à la guerre s’en
sont retournés dans leur pénates élitistes. Il faut
toujours se méfier des intellectuels professionnels ! Ils tissent
des toiles d’araignée pesantes comme des chaînes sur
les rêves des hommes libres. (…) La fin des années
60 et toutes les années 70 ont été une saison de
luttes qui ne se répéteront certainement pas : celle des
prisons détruites et des tunnels vers la liberté. (…)
Et toutes ces luttes m’ont valu un bonus de 20 ans sur ma peine.
»
Pourtant « en 1989 j’obtiens ma première permission.
À ce moment, ma fin de peine se situait vers 2010 : j’avais
déjà fait à peu près 21 ans et il m’en
restait 21 à faire. (…) Mais durant une permission j’ai
retrouvé des camarades avec qui j’avais lutté en taule.
(…) Alors que moi j’étais libre en permission, eux,
étaient en semi-liberté et travaillaient la journée
pour aller dormir la nuit en prison. Et cela m’a fait une drôle
d’impression car nous qui avions passé notre vie à
chercher à détruire la prison et à s’en évader,
aujourd’hui nous sonnions à la porte pour aller y dormir…
J’ai eu une espèce de crise et j’ai décidé
de ne pas y retourner. »
Horst se retrouve en cavale et ne perd pas ses vieilles habitudes…
Lorsqu’il est repris en 1991, les magistrats l’accusent de
faire partie du groupe Azione rivoluzionaria qui aurait commis des braquages
et des enlèvements pour s’autofinancer. Toujours est-il que
la peine s’alourdit encore plus et Fantazzini ne peut espérer
sortir qu’en 2022, à 83 ans… Ces 10 dernières
années en détention, il les effectue, transfert après
transfert, dans les quartiers spéciaux. En plus des restrictions
habituelles liées à l’isolement, il lui est interdit
d’être photographié. Si bien qu’un simple croquis
a été longtemps son unique portrait.
« Après tant d’années passées en prison,
j’ai acquis une tendance à m’enfermer sur moi-même.
Il n’est pas facile de survivre entre opportunisme et résignation.
(…) Je hais l’arrogance et l’hypocrisie, mais dès
que j’ai à faire à des personnes vivantes et loyales
je m’ouvre complètement. Si je suis resté intègre,
c’est parce que j’ai eu la chance de vivre des rapports intenses
avec des personnes qui, du dehors, ne m’ont jamais fait manquer
de leur amitié et de leur amour. (…)Aujourd’hui la
prison est pacifiée et l’air qui s’y respire est d’une
pesante résignation. Sa population a considérablement changé
», faisait-il remarquer en 1999. Et lui-même s’était
résolu à accepter le régime de semi-liberté
en mai dernier, histoire de voir comment ça s’était
résigné dehors…
Les jours suivant son décès,
plusieurs initiatives ont eu lieu en Italie telles que des graffitis ou
des mini- sabotages et des cassages de banques ainsi qu’un rassemblement
devant la prison de Bologne le jour de son enterrement.
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